Il serait stupide de nier la dimension religieuse du patrimoine roman : avant d'être une oeuvre d'art, l'église des chrétiens est la "maison de Dieu". Mais au Moyen Age, c'est d'abord la maison commune, on y dort, on y danse parfois. Aujourd'hui, celui qui entre sous une nef romane sent d'emblée cette familiarité paisible des espaces. Il y a bien sûr l'harmonie admirable de l'architecture, mais la sensation de l'ampleur partagée est à portée de main, tout comme les sculptures, à portée du regard. Même quand elle est vaste, l'église romane enveloppe le corps dans sa proximité, on ne s'y sent jamais écrasé. En Vals de Saintonge, dans les villages, vous trouverez des édifices modestes où cette impression de communion avec la pierre sera encore plus forte. Au coeur de l'imaginaireL'espace de l'église est ainsi à l'échelle de l'homme et elle lui parle, dans ses figures de pierre qu'on nomme alors des "ymages". Message religieux d'abord, mais aussi extraordinaire miroir de l'imaginaire médiéval. La période romane est un moment de progrès, d'innovation, de vitalité pour toute la société de l'Europe latine. Mais la connaissance continue de baigner dans le mystère. "Voici pourquoi, [..] dans le court intervalle où l'homme, sans être encore délivré de ses angoisses, disposa pour créer d'armes très efficaces, on vit surgir le plus grand et peut-être le seul art sacré de l'Europe." (Georges Duby, Le Moyen Age, éditions Skira, 1995) L'oeuvre d'art s'aventure alors, dit encore l'historien, dans "les brumes de l'inconnaissable", aux frontières du merveilleux et des peurs, de l'étrange, des sortilèges. Les rêves des hommes, les violences, les monstres et la tendresse constituent l'art roman, tout comme le religieux. Mais est-on jamais "délivré de ses angoisses" et de ses rêves ? L'homme du XXIe siècle est-il si différent ? L'art roman nous touche aujourd'hui par la dimension universelle du talent des sculpteurs et des bâtisseurs. Par là, il est un patrimoine de qualité. Mais s'il nous semble en plus si "contemporain", c'est parce que le livre de pierre qu'il met sous nos yeux nous questionne au fond, à la manière d'une BD qui, de scène en scène, décline la violence et les peurs qui continuent de nous ronger, tout comme les espoirs et les rêves qui nous portent. |  Nef et chapiteaux côté sud église St-Pierre, XIIe siècle, Aulnay de Saintonge |